Capitaine_Blood_grande-de59aLE FILM : Capitaine Blood (Captain Blood), réalisé par Michael Curtiz (1935), d'après le roman de Rafael Sabatini, avec Errol Flynn, Olivia de Havilland et Basil Rathbone, durée :1h59 (NB).

L’INTRIGUE : Sous le règne de l'impopulaire Jacques II, Peter Blood, un jeune médecin irlandais est arrêté pour avoir soigné un hors-la-loi. Vendu comme esclave à la Jamaïque, il est acheté par la nièce d'un cruel planteur, Arabella Bishop, dont il tombe amoureux. Mais la seule chose qui compte à ses yeux est de retrouver sa liberté. Lors d'une attaque de pirates espagnols, Blood et un groupe d'esclaves s'échappent, prennent possession d'un navire et décident de devenir pirates…

LE MONDE RENVERSE DU CAPITAINE BLOOD :

Notes sur le film de pirates (1) par Hubert de Monvouloir

L’ironie qui, d’ordinaire, imprègne l’œuvre de Michael Curtiz est ici poussée à son paroxysme. Capitaine Blood frôle l’absurde : le monde réel s’effiloche au fil de rebondissements, d’oppositions, de dérèglements, qui émaillent un scénario plutôt classique. Récapitulons les moments clés, révélateurs de ce désordre :

  • Blood, médecin irlandais, au nom prédestiné, est arrêté alors qu’il officie (il soigne un malade).
  • Blood subit injustices et déshonneurs, indignes de son rang de médecin.
  • Envoyé aux travaux forcés aux Antilles, il doit son évasion à la clémence de sa maîtresse Arabella, mais aussi à la diversion causée par l’attaque de la flotte espagnole.
  • Il s’empare du navire de ses (involontaires) complices.
  • A son tour, il bafoue et ridiculise le Gouverneur.
  • Blood oblige son associé français, Levasseur, à acheter sa propre capture (Arabella).
  • Arabella refuse d’être vendue.
  • Blood, après l’avoir achetée, s’en sépare.
  • Apprenant le changement de roi (Guillaume III d’Orange a remplacé l’impopulaire Jacques II), Blood intègre l’armée anglaise et combat les français.
  • Blood devient gouverneur et se voit attribuer la charge de juger son prédécesseur.

capitaine-blood-1935-13-g-1Si le monde de Blood est à ce point renversé, c’est que s’opère, dès l’arrestation, un décalage qui sera difficilement résorbé. Homme de progrès, en avance sur son temps, le Docteur Blood ne peut admettre ce statut de paria, qui lui vaut trois mois d’internement avant d’être déporté aux Antilles. Pour la première fois de sa vie, Blood est en retard ; le facteur temps l’a desservi. Effectivement, tout (l’arrestation, la vente, l’évasion…) se joue à la minute près. Le hasard est ici d’ordre temporel ; il est vécu comme injuste donc nécessite réparation et vengeance. Blood en est conscient qui déclare « De chassés, nous devenons chasseurs ». Il ne peut espérer combler le retard pris qu’en sacrifiant son éthique et son statut social. Il s’associe, se fourvoie, combat, verse le sang, agit à l’encontre de sa nature et de ses principes. Après avoir sauvé des vies, Blood s’arroge le droit d’en ôter.

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Mais le sort semble enfin tourner en sa faveur : la capture d’Arabella lui permet de se débarrasser de Levasseur: « Voici la fin d’une association qui n’aurait jamais dû voir le jour… ». Un médecin ne s’associe pas; il est seul et doit le rester. Recollant à la réalité, Blood se retrouve à la case départ. Le décalage est tel qu’il ne lui reste qu’à attendre que l’inversion soit complète et que le monde revienne à son niveau. Il retrouve alors ses automatismes de médecin : plus que jamais conscient de son pouvoir, il envisage l’abordage comme une opération dont il est le maître d’oeuvre. La rapière remplace le bistouri, la mousquetade fait office d’incision. Blood reprend pied dans un monde qui tourne à nouveau dans le bon sens.

Parallèlement, la mise en scène de Curtiz évolue : les éclairages expressionnistes s’éteignent peu à peu, pour ne ressurgir qu’aux moments propices (le duel, la mort), et l’épique se substitue à la tragédie. Curtiz devient auteur hollywoodien à part entière. (HDM)